ERASMUS fête ses 30 ans à Paris

Créé par les institutions européennes, ce programme permet aux étudiants d’effectuer pendant une année une partie de leurs études dans un autre établissement scolaire européen. Plus de 3 millions d’étudiants en ont déjà bénéficié. Le nom du programme vient du néerlandais Didier Érasme, né vers 1469 à Rotterdam et mort à Bâle en 1536, théologien reconnu pour son érudition humaniste, marquée par ses voyages à travers l’Europe, qu’il rêvait pacifiée et rayonnante de culture gréco-latine. ERASMUS est un acronyme pour « EuRopean Action Scheme for the Mobility of University Students » (« Programme d'action européen pour la mobilité des étudiants »). On voit qu’en 1987 l’anglais était déjà privilégié pour dénommer un programme, tant mieux pour Érasme, car si le français ou une autre langue latine avait été choisie, il aurait fallu trouver un nom commençant par P…

Ce programme est ouvert aux jeunes des 28 états membres de l’UE, ainsi que l’Islande, le Liechtenstein et la Norvège. La Suisse, ayant eu la bonne idée de voter pour l’instauration de quotas limitant le nombre d’européens travaillant dans la Confédération, s’est vue exclue du programme en 2014. Alors que la Macédoine et la Turquie y ont droit depuis 2014, grâce à leur procédure d’adhésion à l’UE.

 

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Merci France-Info, pour Jeanneney et Huppert, mais quand même une question sur Assad…

De bon matin, l’ancien président de Radio-France, Jean-Noël Jeanneney, en défendant avec autant de pertinence la francophonie m’a mis de bonne humeur, autant que la récompense décernée à Isabelle Huppert à Los Angeles pour son rôle dans le film « Elle », de Paul Verhoeven. Par ailleurs, bravo à France-info pour l'entretien exclusif avec le président syrien Bachar El-Assad, mais pourquoi l’entend-on parler anglais, alors qu’il a appris plus de français que d'anglais à l’école laïque et à l’école « Le Frère » de Damas pendant son enfance dans les années 70 ?

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Julia Kristeva : Homo Europaeus, le multilinguisme pour une nouvelle identité européenne

La philosophe loue le plurilinguisme européen et analyse les défis qui guettent les 28. L’Europe est une entité politique qui parle plus de langues qu’elle ne comporte de pays. Ce multilinguisme est le fond de la diversité culturelle. Il faut le sauvegarder, le respecter – et avec lui les caractères nationaux –, mais aussi l’échanger, le mélanger, le croiser. Cette nouveauté mérite réflexion.

La diversité linguistique européenne est en train de créer des individus kaléidoscopiques capables de défier le bilinguisme du globish english. Est-ce possible ? Tout prouverait le contraire aujourd’hui. Pourtant, une nouvelle espèce émerge peu à peu : un sujet polyphonique, citoyen polyglotte d’une Europe plurinationale. Le futur Européen sera-t-il un sujet singulier, au psychisme intrinsèquement pluriel, trilingue, quadrilingue, multilingue ? Ou se réduira-t-il au globish ?

L’espace plurilinguistique de l’Europe appelle plus que jamais les Français à devenir polyglottes, pour connaître la diversité du monde et pour porter à la connaissance de l’Europe et du monde ce qu’ils ont de spécifique. Ce que je dis du français est évidemment valable pour les autres langues de la polyphonie européenne à 28. C’est en passant par la langue des autres qu’il sera possible d’éveiller une nouvelle passion pour chaque langue (le bulgare, le suédois, le danois, le portugais…). Celle-ci sera reçue alors non comme une étoile filante, folklore nostalgique ou vestige académique, mais comme l’indice majeur d’une diversité résurgente.

Les nations européennes attendent l’Europe, et l’Europe a besoin de cultures nationales fières d’elles-mêmes et valorisées, pour réaliser dans le monde cette diversité culturelle dont nous avons donné le mandat à l’Unesco. Une diversité culturelle nationale est le seul antidote au mal de la banalité, cette nouvelle version de la banalité du mal. L’Europe « fédérale » ainsi comprise - et aucune autre entité étatique supranationale - pourrait jouer alors un rôle important dans la recherche de nouveaux équilibres mondiaux.

L’Europe est loin d’être homogène et unie. D’abord, il est impératif que la « Vieille Europe », et la France en particulier, prennent vraiment au sérieux les difficultés économiques et existentielles de la « Nouvelle Europe ». Mais il est nécessaire aussi de reconnaître les différences culturelles, et tout particulièrement religieuses, qui déchirent les pays européens à l’intérieur d’eux-mêmes et qui les séparent entre eux. Il est urgent d’apprendre à mieux respecter ces différences (je pense à l’Europe orthodoxe et musulmane, au malaise persistant des Balkans, à la détresse de la Grèce dans la crise financière).

Besoin de croire, désir de savoir : Parmi les multiples causes qui conduisent aux malaises actuels, il en est un que les politiques passent souvent sous silence : il s’agit du déni qui pèse sur ce que j’appellerais un « besoin de croire » pré-religieux et pré-politique universel, inhérent aux êtres parlants que nous sommes, et qui s’exprime comme une « maladie d’idéalité » spécifique à l’adolescent (qu’il soit de souche ou d’origine immigrante).

Contrairement à l’enfant curieux et joueur, en quête de plaisir et qui cherche d’ « où il vient », l’adolescent est moins un chercheur qu’un croyant : il a besoin de croire à des idéaux pour dépasser ses parents, s’en séparer et se dépasser lui-même (j’ai nommé l’adolescent troubadour, croisé, romantique, révolutionnaire, tiers-mondiste, extrémiste, intégriste). Mais la déception conduit ce malade d’idéalité à la destruction et à l’autodestruction, par dessous ou à travers l’exaltation : toxicomanie, anorexie, vandalisme, d’un côté, et ruée vers les dogmes extrémistes fondamentalistes de l’autre. Idéalisme et nihilisme : ivre d’aucune valeur et martyr de l’absolu paradisiaque se côtoient dans cette maladie d’idéalité, inhérente à toute adolescence, et qui explose dans certaines conditions chez les plus fragiles. On en connaît la figure récente présentée par les médias : la cohabitation entre trafic mafieux et exaltation djihadiste qui sévit aujourd’hui à nos portes, en Afrique, en Syrie. Si une « maladie d’idéalité » secoue la jeunesse, et avec elle le monde, l’Europe pourrait-elle proposer un remède ? De quel idéal est-elle porteuse ? Le traitement religieux du mal être, de l’angoisse et de la révolte se trouve lui-même inopérant, inapte à assurer l’aspiration paradisiaque de ce croyant paradoxal, nihiliste, qu’est l’adolescent désintégré, désocialisé dans l’impitoyable migration mondialisée. À moins que ce fanatique que nous rejetons, indignés, ne nous menace de l’intérieur. C’est l’image que donnent certains aspects de la « révolution de jasmin », déclenchée par une jeunesse avide de liberté, d’idéaux émancipateurs et de reconnaissance de sa dignité singulière. Mais qu’un autre besoin de croire, fanatique, est en train d’étouffer.

L’Europe se trouve devant un défi historique. Est-elle capable d’affronter cette crise de la croyance que le couvercle de la religion ne retient plus ? Le terrible chaos lié à la destruction de la capacité de penser et de s’associer, que le tandem nihilisme-fanatisme installe dans diverses parties du monde, touche au fondement même du lien entre les humains. C’est la conception de l’humain forgée au carrefour grec-juif-chrétien avec sa greffe musulmane, cette inquiétude d’universalité singulière et partageable, qui semble menacée. L’angoisse qui fige l’Europe en ces temps décisifs exprime l’incertitude devant cet enjeu. Sommes-nous capables de mobiliser tous les moyens, juridiques et sécuritaires comme économiques, sans oublier ceux que nous donne la connaissance des âmes, pour accompagner avec la délicatesse de l’écoute nécessaire, avec une éducation adaptée et avec la générosité qui s’impose, cette poignante maladie d’idéalité qui déferle sur nous et qu’expriment, en Europe même, les adolescents des zones de non droit de manière dramatique, et pas seulement eux ?

Au carrefour du christianisme (catholique, protestant, orthodoxe), du judaïsme et de l’islam, L’Europe est appelée à établir des passerelles entre les trois monothéismes – à commencer par des rencontres et des interprétations réciproques, mais aussi et surtout par des élucidations et transvaluations inspirées par les sciences humaines. Plus encore, constituée depuis deux siècles comme la pointe avancée de la sécularisation, l’Europe est le lieu par excellence qui pourrait et devrait élucider le besoin de croire. Mais les Lumières, dans leur précipitation à combattre l’obscurantisme, en ont négligé et sous-estimé la puissance.

 Une culture des droits des femmes : Depuis les Lumières jusqu’aux suffragettes, en passant par Marie Curie, Rosa Luxembourg, Simone de Beauvoir et Simone Weil, l’émancipation des femmes par la créativité et par la lutte pour les droits politiques, économiques et sociaux, qui se poursuit aujourd’hui, offre un terrain fédérateur aux diversités nationales, religieuses et politiques des citoyennes européennes. Ce trait distinctif de la culture européenne est aussi une inspiration et un soutien aux femmes du monde entier, dans leur aspiration à la culture et à l’émancipation. Récemment, le Prix Simone de Beauvoir pour la liberté des femmes a été décerné à la jeune pakistanaise Malala Yousafzai, gravement blessée par les talibans parce qu’elle réclamait dans son blog le droit des jeunes filles à l’éducation. Contre la déclinologie ambiante, face aux deux monstres que sont le verrouillage du politique par l’économie et par la finance, et l’autodestruction écologique, en train de mettre KO la globalisation, l’espace culturel européen pourrait être une réponse audacieuse. Peut-être la seule qui prend au sérieux la complexité de la condition humaine dans son ensemble, les leçons de sa mémoire et les risques de ses libertés.

Pour mettre en évidence les caractères, l’histoire, les difficultés et les potentialités de la culture européenne, imaginons quelques initiatives concrètes : organiser à Paris un Forum européen sur le thème « Il existe une culture européenne », avec la participation d’intellectuels écrivains et artistes éminents des 28 pays européens et représentant ce kaléidoscope linguistique, culturel, religieux. Il s’agirait de penser l’histoire et l’actualité de cet ensemble pluriel et problématique qu’est l’UE, de les mettre en question et d’en dégager l’originalité, les vulnérabilités et les avantages. Ce Forum conduirait à la création d’une Académie ou d’un Collège des cultures européennes[1], voire d’une Fédération des cultures européennes, qui serait le tremplin et le précurseur de la Fédération politique. Le multilinguisme sera, dans l’intimité de ceux qui l’habitent, un acteur majeur de ce rêve.

Julia Kristeva, lors de la rencontre internationale « Europe ou le chaos », à Paris, le 28/01/2013.

 

 

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Alain Decaux : "Mario Soares, ma patrie, c'est ma langue"

C'est le 16 octobre 2001 qu'Alain Decaux fait son discours d'entrée à l'Académie Française. Il cite Mario Soares, président du Portugal issu de la révolution des oeillets, qui avait dit "ma patrie, c'est ma langue". Alain Decaux se plaît également à citer l'ancien ministre Hubert Védrine qui nous fait prendre conscience que la langue est un sujet identitaire vital, c'est notre disque dur ! Alain Decaux lance un cri d'alarme sur le déclin constaté du français. Voici le texte de son intervention : 

Ce cri d'alarme, chargé de détresse et parfois de colère, nous l'entendons chaque jour et partout : le français perd sa place dans le monde ! Le français est en déclin !

Est-ce une vue de l'esprit ? Les principales associations de défense et de promotion du français, réunies en mai dernier, ont dressé un bilan qui est un réquisitoire : l'anglo-américain gagne du terrain dans l'économie, la publicité, la recherche, les services publics, l'armée, l'enseignement, les institutions internationales. (...)

Si la situation se dessine aussi sombre, le XXIe siècle pourra-t-il - ou non - proposer des solutions pour inverser le mouvement que l'on dénonce ? Il y a quelques années, Mario Soares, président de la République portugaise, déclara : "Ma patrie, c'est ma langue." Ces mots m'ont touché au vif. Qui souhaiterait que l'on mît à mal sa patrie ? J'ai éprouvé le même sentiment, cette fois nuancé d'un sourire, quand Hubert Védrine, notre ministre des affaires étrangères, interpellé à propos des mêmes dangers, a répondu : "La langue, c'est un sujet identitaire vital, c'est notre disque dur."

Sans s'être donné la main, l'un et l'autre nous ont rappelés à notre devoir.

Jusqu'à une époque relativement récente, le français est resté la langue diplomatique, et la communauté internationale s'en est enchantée. En 1905, le traité de paix russo-japonais fut rédigé en français. Tant il est vrai que notre langue, par sa clarté, par sa précision, apparaissait tel un instrument unique. L'abandon de cette tradition universelle est malheureusement le fait d'un Français, et l'un des plus grands : Georges Clemenceau. Il a voulu, pour rendre hommage à nos alliés britanniques et américains, que le traité de Versailles fût rédigé en français et en anglais. Ce premier abandon peut être considéré comme étant à l'origine de beaucoup d'autres.

Que les conseils d'administration de firmes françaises, dont les membres sont tous français, siègent en n'utilisant que l'anglais ne peut se soutenir par aucun argument. Que la correspondance d'entreprises françaises soit rédigée exclusivement en anglais ne s'explique pas davantage. Que des congrès ou colloques, réunissant essentiellement des Français, se tiennent en anglais sur notre territoire choque même des étrangers.

Je sais bien, au moins en matière scientifique, que des arguments peuvent être présentés. J'entends encore le professeur Hamburger, qui fut mon ami, me confier, navré : "Pendant les trois quarts de ma carrière, je me suis exprimé en français dans les congrès. J'ai tenu le plus longtemps possible. Quand j'ai constaté, dès ma première phrase, que la salle se vidait aux trois quarts, je me suis résigné. Si je prenais la parole, c'était pour exposer le résultat des recherches menées en France. Fallait-il qu'elles passent inaperçues ou restent ignorées ?"

Ce problème sera-t-il résolu au XXIe siècle ? On voit les machines à traduire accomplir de tels progrès qu'on peut l'espérer. En sera-t-il de même de la place du français dans les organisations internationales ? Le français est une des langues de travail de l'ONU mais 90 % des documents y sont rédigés en anglais. Dans le cadre des institutions européennes, si l'anglais et le français gardent la priorité, l'usage de l'anglais l'emporte si généralement que les représentants français avouent être obligés de s'y rallier. Comment, face à un tel tableau, espérer remonter la pente sur laquelle nous nous sommes laissés glisser ?

Le français se trouvera-t-il un jour dans la situation de ces langues indiennes d'Amérique dont Chateaubriand disait que seuls les vieux perroquets de l'Orénoque en avaient gardé le souvenir ?

Je n'hésite pas à l'affirmer : j'attends beaucoup du XXIe siècle.

Ce qui pourra sauvegarder la langue française, c'est paradoxalement l'uniformisation de la langue anglaise. Car le langage si pratique que l'on utilise déjà partout dans le monde est de moins en moins de l'anglais. C'est une langue nouvelle, née de l'anglo-américain, dont les racines sont anglaises, mais qui foisonne de néologismes, d'approximations, de déformations. Ce n'est plus une langue de culture. Les langues et les cultures sont inséparables. Nos petits-enfants devront parler l'anglo-américain, devenu l'espéranto de notre siècle, car leur réussite éventuelle en dépend. Mais il leur faudra, s'ils veulent connaître Shakespeare, Wilde ou Joyce, revenir à la langue anglaise dans ce qu'elle recèle de richesse, de beauté et de dons créatifs. Chacun, en Europe, devra défendre sa langue, y compris les Britanniques.

Il faut relire Claude Hagège qui estime que les 5 000 langues parlées dans le monde ne seront bientôt plus que 500 et qu'elles sont déjà potentiellement menacées, voire condamnées, par la mondialisation. Face à l'anglo-américain, ajoute-t-il, "il faut réagir sans complexe".

Voilà ce que nous demandons au XXIe siècle : réagir. Et d'abord par un retour à la pureté du français. Il s'est beaucoup abîmé au cours des dernières années du XXe. Retrouvons l'usage de ce que nos instituteurs appelaient le "bon français". Débarrassons-le des scories accumulées et de ce charabia que nous devons malheureusement à certains pédagogues. Confirmons en même temps sa mobilité : une langue immobile est une langue qui agonise.

Ce qui doit nous frapper, c'est que la nôtre s'enrichit dans des proportions jamais constatées jusqu'ici. La 8e édition du Dictionnaire de l'Académie française, parue avant la seconde guerre mondiale, comportait 32 000 mots. Celle qui s'achèvera au XXIe siècle en comportera 55 000. Plus de 20 000 mots nouveaux en soixante-quinze ans !

Ce que nous imposera le XXIe siècle, c'est l'intégration de verbes, de substantifs et d'adjectifs nés du nouvel argot : le verlan. Ainsi trouve-t-on déjà, dans le Petit Robert comme le Petit Larousse, le mot "ripou", verlan de pourri. Un film, Les Ripoux, l'a popularisé. En lui accordant le x au pluriel, les producteurs l'ont introduit dans l'inoubliable série : bijou, chou, genou...

Ainsi en sera-t-il des mots "beur" et "meuf" auxquels, d'ores et déjà, les lexicographes ont accordé le droit de cité. L'argot d'autrefois était un code secret, celui du milieu. L'argot d'aujourd'hui, véhiculé par la toute-puis- sance des médias, s'impose bien au-delà des banlieues et l'attraction qu'il exerce sur les milieux scolaires de toutes classes sociales, ne fera que confirmer, au XXIe siècle, la force grandissante du langage parlé. Il sera vain de vouloir le combattre car le langage parlé est celui qui, depuis les origines, a précédé le langage écrit.

On doit penser aussi que le XXIe siècle verra s'accélérer un certain nombre de tendances déjà fortement esquissées à la fin du XXe. Nous allons de plus en plus accentuer le e muet, jusques et y compris quand il n'existe pas : chaque jour, nous entendons déjà parler du "matcheux" qui oppose telle ou telle équipe. Les liaisons, déjà en perdition, risquent de se réduire à rien. L'imparfait du subjonctif, fort menacé depuis longtemps, et plus encore le plus-que-parfait vont disparaître du français parlé et, à terme, du français écrit.

Simples constats, en vérité. Il faut que, dans nos écoles, nos collèges, nos lycées, le XXIe siècle revienne à la lecture des grands textes que l'on a abandonnée au profit d'une analyse souvent stérile. Car c'est en eux que repose l'espérance d'un français remis sur les rails. L'image de la France qui a fasciné des millions d'étrangers, n'est-ce pas à travers nos auteurs qu'ils l'ont découverte ? Dans la salle commune d'une petite ferme de Roumanie, j'ai vu un exemplaire des Misérables - en français. Et Hugo lui-même a eu raison de dire, à propos d'Alexandre Dumas, bientôt panthéonisé, qu'il émanait de son œuvre - la plus lue dans le monde - "cette sorte de lumière qui est celle de la France". Il aurait pu le dire de bien d'autres.

Ce capital, nous devons le gérer. Il va de Ronsard à Prévert en passant par Marcel Proust. C'est par leur patrimoine aussi que se défendront les langues de Gœthe, de Dante, de Cervantès - et de Shakespeare. Je rêve d'une grande alliance entre tous nos vieux pays qui s'uniront pour défendre la vraie richesse de l'Europe : la seule qui puisse répondre à l'anglais d'aéroport. Il faudra que nos pouvoirs publics s'en convainquent avant d'en convaincre les autres. Ce ne sera pas facile.

Ce qui le serait davantage, c'est de multiplier le nombre de bourses offertes aux jeunes étrangers qui souhaitent étudier dans nos universités ou même effectuer des stages dans nos entreprises. Ce genre de "placement" - j'affirme que c'en est un - fera de l'étudiant formé dans la matière qu'il aura choisie, et rentré dans son pays, un ambassadeur de la langue française pendant plusieurs décennies.

Il faudra aussi que l'on se mette dans la tête que nous disposons d'un atout que n'ont pas les autres et que l'on est en train, tranquillement, insidieusement, d'oublier. Comment a-t-on pu en arriver là ? Cet atout, c'est la francophonie. (...)

Or nous savons que le niveau de l'enseignement du français, dans plusieurs pays francophones, ne cesse de baisser. J'admire les multiples projets que la francophonie met en route. Quel sens prendront-ils si, peu à peu, dans les pays concernés et faute d'enseignants formés, le français se délite ? (...)

Il faut que l'on comprenne que la survie du français n'est pas seulement un sujet de colloque où se côtoient quelques linguistes et quelques acharnés. Il faut l'élever au rang de cause nationale. Parce que l'image de la France est en jeu et, au-delà, son rayonnement, son prestige, sa place dans le monde. (...)

par Alain Decaux, de l'Académie française.

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LA FRANCOPHONIE PARADOXALE DE L'ÎLE MAURICE

Indépendante depuis 1968, cette ancienne colonie britannique séduit par l'importance croissante de la langue française au sein de ses communautés très variées, dont les descendants des Français installés au 18è siècle, des Africains amenés de force dans les plantations de canne à sucre et des Asiatiques venus plus récemment. Certes, de manière coutumière l'anglais est la langue de l'administration et de l'enseignement, mais le français est présent partout dans la vie économique et culturelle de ce pays de 1,3 million d'habitants. Cela s'explique par la proximité lexicale du français avec le créole et par le dynamisme des médias francophones, presse écrite, autant que chaînes de radio et télévision. La francophonie a également bénéficié de l'attrait de la France pour un grand nombre d'étudiants mauriciens, au moment où l'Angleterre thatchérienne des années 1980 a fermé son centre culturel à Maurice et augmenté les frais d'admission de ses universités. "En moins de 10 ans nos anglophiles sont devenus francophones" déclare un ancien ministre et la France est devenue le premier partenaire commercial de Maurice. Une vraie leçon, n'est-ce pas ?

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TV5 MONDE, vecteur de la francophonie

Créée en 1984, TV5 monde est distribuée dans plus de 200 pays sur les 5 continents. L’audience cumulée hebdomadaire est de 55 millions de téléspectateurs. Le sous-titrage dans treize langues, les déclinaisons sur internet et le dispositif de soutien en ligne à l’enseignement du français constituent un véritable vecteur de la francophonie. Parlé sur les cinq continents, le français est la 2e langue la plus apprise à l’école, la 3e la plus utilisée sur les blogues et les forum et la 5e la plus parlée dans le monde.

 

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BRAVO LES PROVISEURS !

 

Les chefs d'établissement des collèges et lycées de France sont sensibles à la récente circulaire de Mme Girardin, ministre de la fonction publique, enjoignant les fonctionnaires à employer le français dans leur travail. C'est ce que rappelle leur syndicat majoritaire, le Syndicat National des Personnels de Direction de l'Éducation Nationale, dans sa revue de décembre 2016. L'article, reporté ci-dessous, mérite d'être lu complètement, car il décrit la situation avec précision et pertinence. On voit que cette ministre, originaire d'un territoire français ultra-marin, est bien plus sensible à la menace qui pèse sur la francophonie que ses pairs de l'élite parisienne, souvent muets à ce sujet, quand ce n'est pas objectivement traîtres à la cause. Comment agira le nouveau ministre Le Guen ?

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Alexandre Romanès et la langue française

Alexandre Romanès, poète tzigane, fondateur du cirque tzigane éponyme, chevalier de la légion d'honneur, se désole de voir la France perdre son identité. Je viens de l'entendre dire à la radio "Les intellectuels ne parlent même plus la langue de Verlaine, mais celle des cow-boys !"

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BREXIT-TRUMPISME Remettre la langue anglaise à sa juste place

Remettre la langue anglaise à sa juste place

« Une culture ne meurt que de sa propre faiblesse » (André Malraux)

 

L’amitié franco-américaine remonte au traité de Versailles de 1783, qui reconnaît  l’indépendance des 13 colonies anglaises d’Amérique du nord, pour laquelle le marquis de La Fayette se bat efficacement en alliant son effort militaire au côté du général George Washington à la diplomatie active de son ami Benjamin Franklin.

L’entente cordiale franco-anglaise remonte au traité de la Quadruple-Alliance de 1834, signé par Talleyrand pour le roi Louis-Philippe et Palmerston pour la reine Victoria, afin de régler le différend entre l’Espagne et le Portugal. L’entente se consolide en 1904 lorsque les deux pays règlent leurs différends coloniaux aux quatre coins de la planète.

Ces liens se confirment à chaque épreuve et permettent de traverser les affres de deux siècles d’histoire. Il me paraît bon de le rappeler, par fidélité aux  engagements de nos pays et par respect envers toutes les vies humaines qui ont été sacrifiées pour les défendre.

La seconde moitié du XXème siècle permet aux États-Unis, après leur rôle déterminant dans le conflit mondial, d’affirmer leur domination sur l’Europe, aux plans politique, économique et culturel. La langue anglaise s’impose progressivement à tous, notamment par le développement de l’enseignement secondaire accessible à tous les jeunes. Les nouvelles technologies des années 2000 et la mobilité des citoyens du monde accentuent ce phénomène au point que l’anglais est considéré par beaucoup comme langue internationale, langue mondiale, langue incontournable, langue obligatoire, pourtant sans statut officiellement reconnu. En effet, l’Organisation des Nations Unies, dont les deux langues de travail de son secrétariat sont l'anglais et le français, a six langues officielles : l’anglais, l’arabe, l’espagnol, le français, le mandarin et le russe.

Or l’année 2016 apporte deux évènements d’importance, qui pourraient ou devraient avoir des conséquences sur l’hégémonie de la langue anglaise : le référendum du 23 juin au Royaume-Uni et l’élection du président des États-Unis le 8 novembre.

Est-ce que le brexit et l’avènement du trumpisme va enfin contribuer à faire s’élever des voix pour réclamer un débat sur l’usage abusif de la langue anglaise ?  Pour ma part, je trouve que c’est l’occasion de clamer qu’il est temps de remettre cette langue à sa juste place et de soumettre cette question au débat. Il va falloir enfin être Québécois ! Si les Britanniques veulent quitter l’Europe et les Américains se recentrer sur leur fédération, je ne vois pas pourquoi on devrait accorder à la langue anglo-américaine la place abusive qu’elle occupe actuellement. Je ne parle pas des mots et termes adoptés en raison d’inventions ou de créations originales. De tous temps les langues ont emprunté des mots de ce genre sans aliéner leur civilisation. Des mots comme kamikaze, vasistas, farniente, kifkif, kermesse, bistro, sandwich, pull-over, ont abondé la langue française sans mettre à mal la francophonie. De même des mots français sont repris dans de nombreuses langues. Mon propos se veut plutôt de dénoncer un phénomène beaucoup plus grave et qui ne concerne pas que le français.

Beaucoup d’Européens considèrent que savoir l’anglais est utile. Certes, mais de là à faire de cette langue l’outil de communication unique et systématique entre les ressortissants de différents pays ! Cette attitude conduit à une soumission à la culture anglo-saxonne (plutôt américaine), qui n’est pas la culture française, ni celle de nos pays partenaires de l’Europe. De plus, cela relève d’un simplisme, qui mène souvent à l’approximation ou à l’erreur, au ridicule ou à l’incongru. Et je citerai volontiers le journaliste J-C Lewandowski (blog Focus Campus) « la langue, faut-il le rappeler, c’est bien plus qu’un véhicule pratique pour des échanges commerciaux ou techniques. Ce sont aussi des idées, le reflet d’un mode de vie, une façon de penser le monde. Tout cela n’est pas neutre. Et on le brade, sans même y penser, sans que cela fasse débat ! Même les Belges, les Suisses ou les Québécois se disent effarés par notre propension à abandonner le français ».

 

En effet, pour exprimer, oralement et par écrit, un enchaînement d’idées, des articles de presse, des ouvrages littéraires, pour concevoir et décrire des travaux de recherche scientifique, la plupart des sujets non anglophones ne le feront jamais aussi bien que dans leur langue maternelle. S’exprimer en anglais correctement nécessite un niveau de pratique très rarement atteint. Or, c’est cette imperfection, cette insuffisance, qui place les non anglophones en position défavorable par rapport aux anglophones. Par ailleurs, qui n’a pas déjà souri ou rouspété devant les notices écrites en supposé anglais provenant d’Asie, mais pas seulement ? Qui n’a pas déjà souri en entendant l’accent d’un Indien ou d’un Égyptien qui parle anglais ? Et je n’ose évoquer l’accent français ! Et, lors de visites touristiques, combien de personnes lisent vraiment la version anglaise qui double le texte présenté dans la langue du pays, preuve du piètre niveau d’anglais du voyageur lambda ?

Tous ces aspects montrent qu’à ce jeu-là les anglophones de naissance auront toujours un avantage sur les autres, pour vanter leur produit, pour faire valoir leur travail. Cela les conduit même à faire irruption dans n’importe quel pays en s’adressant sans gêne dans leur langue à n’importe quel commerçant ou chauffeur de bus ou passant dans la rue dans la langue descendant de celle de Shakespeare…

Dans toute l’Europe et au-delà, l’obédience dont font preuve les élites des pays non anglophones à l’égard de la langue de la nation outre atlantique qui impose au monde son modèle économique est affligeante. Pour la France, c’est d’autant plus lamentable au regard de son histoire et du prestige dont elle jouit dans une grande partie du monde. Le comble est que la francophonie n’est pas défendue, du moins pas assez, par les Français eux-mêmes, alors qu’elle l’est plus ardemment par les Africains, les Québécois, les Belges et les Suisses francophones !

Pendant ce temps, les peuples sont intoxiqués par les médias inféodés au modèle culturel américain et personne ne semble réagir au refus des États-Unis de ratifier la convention pour la Diversité culturelle mise en place par l’UNESCO. On sait comment, malgré les clauses de sauvegarde prévues dans les accords du GATT dès 1948, les États-Unis ne ratent pas une occasion de saper l’exception culturelle, qu’il a encore fallu défendre en 2013, dans le cadre des négociations commerciales entre l’Europe et l’Amérique du Nord. Pour l’Amérique, chantre du libéralisme économique, la culture n’est qu’une valeur marchande, comme un produit manufacturé. Ce n’est pas avec le président Trump et le congrès à majorité républicaine que l’on peut espérer une collaboration plus équitable. Pour eux il ne sert à rien d’apprendre les langues puisque tout le monde parle anglais ! Seul Barak Obama, qui a avoué sa gêne, lorsqu’il va en Europe, de ne savoir dire que « merci beaucoup », et quelques démocrates sont sensibles à l’importance de la pluralité linguistique du monde. A moins que Madame Trump qui, en bonne élève de la Yougoslavie de Tito, a appris cinq langues, dont le français, tempère à la manière d’une Carla Bruni la rusticité du nouveau président…

Il est donc grand temps de prendre acte de l’impact des deux évènements majeurs de cette année, la programmation du brexit et l’installation du trumpisme. Le nouveau positionnement du Royaume-Uni et des États-Unis devra aboutir à modifier la perception qu’ont les autres pays de la suprématie de la langue anglaise.

En France, les universités et surtout certaines grandes écoles font de plus en plus de l’anglais la langue obligatoire, au prétexte d’attirer des étudiants étrangers et des enseignants étrangers non francophones. Soit, mais le débat sur la langue retenue pour la diffusion en libre accès des travaux universitaires persiste, à tel point que la directrice du collège doctoral de l’université Paris-Saclay intervient dans la presse pour démontrer, avec preuves statistiques, que « les 15 dernières années n’ont pas été une période de perte de visibilité pour les thèses rédigées en langue française ou de marginalisation du français par rapport à l’anglais, mais au contraire une période de très forte augmentation de la visibilité des thèses en français. Le français n’a pas perdu de terrain, bien au contraire ! » Mais attention, elle précise que le choix de la langue de rédaction ne doit en aucun cas nuire à la qualité rédactionnelle des thèses, car plus celles-ci seront visibles plus les exigences de qualité augmenteront. Le choix de la langue dépend aussi de la langue maternelle des doctorants et de leurs projets professionnels. Les doctorants dont la langue maternelle n’est pas le français sont nombreux à choisir de rédiger leur thèse en français en vue de poursuivre leur carrière en France ou de démontrer leur expérience internationale s’ils repartent à l’étranger. Mais comme ils ont à rédiger des articles et à participer à des colloques en anglais pendant leur doctorat, la barre est placée très haut pour eux ! On retrouve l’iniquité que j’évoque plus haut du fait de la suprématie de l’anglais. Si cette analyse sérieuse apporte un vent plutôt positif et optimiste, il faut la mettre en balance avec la situation des écoles de commerce décrite dans le blog Focus-Campus hébergé par le Monde. Le directeur de l’ÉDHEC (L'École des hautes études commerciales du Nord) « regrette de devoir s’agenouiller devant la langue anglaise », tandis queles inscriptions de l’École de Management de Lyon se font en anglais et que l’École Supérieure de Commerce de Dijon-Bourgogne se rebaptise « Burgundy School of Business », ça, pour du visible, c’est visible ! Pourtant, les étrangers qui choisissent de venir faire leurs études en France ne cherchent pas forcément à retrouver un environnement anglophone et ils sont peut-être intéressés par la langue et la culture de notre pays. Heureusement, l’Institut d’Administration des Entreprises d’Aix-en-Provence et l’École de Management de Normandie sont plus respectueux de la francophonie et, bien qu’organisant des cours en anglais, ils mettent des conditions de doublage anglais/français et organisent des séminaires d’accueil et d’initiation à la culture française. « Nous sommes une école française à vocation internationale » annonce le directeur de l’ÉM Normandie. Souhaitons que ces joyaux de la culture française, dans leur course effrénée au classement, trouvent  le juste chemin pour affronter la mondialisation, sans sacrifier leur âme pour sauver leur réputation !

Dans un tout autre domaine, je vais m’efforcer de citer quelques initiatives de nos compatriotes qui ne manquent pas de susciter mon étonnement.

Carrefour et l’hymne des Bleus pour la coupe d’Europe de football 2016 ! Encore heureux que cela ait fait polémique ! Quelle raison commerciale ou autre a présidé à ce choix d’un texte en anglais ? Il faut dire que déjà en 1998 les Bleus de l’époque chantaient « I will survive » sur le perron de l’Élysée ! Imagine-t-on l’Angleterre ou l’Italie ou l’Allemagne ne pas choisir leur langue nationale pour une occasion similaire ? Souvent les bras m’en tombent.

L’opération « # I love Nice », est unebelle initiative prise par la ville pour se remettre du terrible évènement du 14 juillet. Vous allez sur le site et vous enregistrez une vidéo pour dire comment vous aimez Nice et le jeu consiste à dire à la fin la formule I love Nice, qui signifie j’aime Nice. Quand je pense aux nombreux étrangers que je connais, ils aiment tous écouter la langue française, parlée et chantée et, même ceux qui ne savent pas le français, ils comprennent tous les mots amour et j’aime. Et le site évoque aussi la French Riviera, il me semble que Côte d’Azur n’aurait rien gâché non plus ! Les bras m’en tombent.

Récemment, mon oreille a capté l’expression « fashion week » à la radio. J’ai compris qu’il s’agissait d’une manifestation concernant la mode et je me suis dit que ça devait être à Londres ou New-York. Eh bien non, c’était à Paris. Et moi qui croyais que la capitale française était la championne historique de la mode, j’en suis pour mes frais. Les journalistes n’ont cessé de répéter le titre de l’évènement en anglais sauf un qui une fois a dit « la semaine de la mode ». Je n’en revenais pas. Les bras m’en sont remontés un peu.

Euronews. Créée en 1993 par 10 groupes audiovisuels publics européens pour concurrencer l'américaine CNN, elle se définit comme la télévision européenne d'information. Son siège est à Écully près de Lyon. Il n’y a pas de présentateur à l'antenne et elle diffuse en 13 langues. Résultats : Les pages d’information sont effectivement lues dans les langues définies. Bien ! Mais les dépêches qui défilent en bas de l’écran sont en anglais pour tout le monde. Ensuite, c’est encore pire : la publicité s’affiche en anglais et se nomme « ad », les cartes de la météo montrent les villes dans l’orthographe du pays à l’ouest, mais en anglais à l’est. Quant à la séquence cinéma, elle présente les films américains garantis au succès, laissant peu de place à la production européenne. Les bras m’en retombent.

Mais ils ne pourront jamais tomber aussi bas que lorsque je regarde ce qui se passe au concours Eurovision de la chanson, splendide initiative des années 50, lancée par le directeur de la télévision suisse, inspirée par le festival de San Remo. Sept pays participent au premier concours en 1956, une quarantaine aujourd’hui.. Son succès a dépassé les frontières du continent européen et a inspiré de nombreuses autres compétitions. Regardons l’envers du décor au niveau des langues : dans les années 60, chaque concurrent chantait dans  la langue de son pays, ça n’était pas dans le règlement, car c’était une évidence. Toutefois en 1965, le suédois a chanté en anglais, il n’a pas gagné mais s’est fait beaucoup critiqué. Attention : 1974, c’est la victoire du groupe suédois (encore une fois) Abba avec le célèbre succès Waterloo, chanté en anglais. Cela lui valut d’entrer au Billboard américain et c’est ce qui explique l’évolution suivante : dernière victoire en langue allemande (1982), en français (1988), en italien (1990), en norvégien (1995), le reste depuis 20 ans c’est en anglais qu’on chante la Pologne, la Grèce, le Portugal, la Bulgarie, etc… Bravo l’Europe plurilingue ! Bravo la diversité culturelle ! Mes bras sont à terre et moi atterré. Pourquoi diable y aurait-il fatalité à ce que les chansons n’aient de succès qu’en anglais ? Le jeune chanteur Stromae a démontré ces dernières années qu’on peut obtenir un large succès à l’international avec des chansons en français. Il faut dire qu’il est Belge !

Autre signe des temps, qui vaut la peine d’être observé : Education First, célèbre institut américain investi dans l’apprentissage des langues, se permet sans vergogne d’organiser l’évaluation des étudiants chaque année pour mesurer les performances en anglais de chaque pays, leurs progrès d’une année sur l’autre et, un comble, d’éditer un classement avec commentaires, comme au conseil de classe du lycée ! La France, bien évidemment, est mal classée et ne fait pas les progrès attendus, d’où l’affolement de certains esprits prêts à vendre leur âme. Au fait, quand allons-nous évaluer les étudiants américains dans l’apprentissage de l’espagnol, de l’allemand, du français, du chinois ou du russe ? Dur, dur !

Il ne faut pas croire que ce n’est qu’en France que quelques esprits attentifs observent et condamnent l’hégémonie de la culture américaine que la langue anglaise contribue insidieusement à véhiculer. Les régions et pays francophones que l’on trouve au Canada, en Belgique, en Suisse, en Afrique, œuvrent pour la défense du français. La Verein Deutsche Sprache, qui organise depuis 2001 une journée de la langue allemande et l’Institut Goethe œuvrent  pour la défense et la promotion de leur langue, l’Accademia della Crusca de Florence et la Farnesina font la promotion de la langue italienne, de même l’Institut Cervantes pour l’espagnol, la Cidade Lusa pour la défense du Portugais (Portugal, Brésil, Angola, Macao…). Souvent la problématique est double : défendre leur langue devant l’invasion de l’anglais dans leur sphère d’influence, mais également promouvoir leur langue comme première ou seconde langue étrangère enseignée aux étudiants.

Après ce survol de situations diverses et variées, il faut conclure sur les possibilités d’agir. Quelles pistes s’offrent alors aux Européens ?

Tout d’abord, tourner les regards vers le Parlement européen, dont le fonctionnement exemplaire, à cet égard, s’attache à traiter toutes les langues à égalité. Ce qui suppose de s’en donner les moyens. C’est possible, les interprètes sont là pour ça et les moyens techniques évoluent favorablement. C’est une possibilité qui fait encore sourire, quand on voit les traductions proposées par les logiciels actuels, mais les progrès arrivent. Il faut surtout le vouloir…

Tous les organismes de niveau international devront fonctionner de même. Il faut donc traiter toutes les langues à égalité et, si brexit il doit y avoir, il faut retirer l’anglais là où il n’a plus sa place. Il faudra de toute façon entreprendre une démarche de « désanglicisation » de tout ce qui peut l’être au niveau des institutions européennes et de ce qui s’y rattache.

Par exemple, la chaîne de télévision Euronews devra ôter la partie anglaise de son dispositif. Le concours Eurovision de la chanson devra se passer des subventions que les états lui accordent actuellement, à moins qu’il ne retourne à la logique « un pays = une langue reconnue de ce pays ». N’est-il pas critiquable, sinon scandaleux, voire suicidaire, que les états financent une manifestation dont le résultat revient à la promotion d’une langue sur toutes les autres ?

Une autre piste consiste à lancer ou relancer tous les gouvernements, y compris et surtout le nôtre, dans des actions fortes envers tous les organismes publics, les associations, le monde de l’entreprise, du spectacle, du sport, pour rappeler sans cesse de respecter l’usage de la langue nationale et de promouvoir l’apprentissage des langues des pays partenaires, notamment les voisins, qui sont justement souvent les principaux partenaires !

Les états devront également, au niveau scolaire, ce qui se fait déjà en France, mais mal coordonné et insuffisamment expliqué aux parents, enseigner aux très jeunes enfants d’autres langues que l’anglais, en misant sur la proximité des états voisins ou sur leurs origines familiales ou sur les échanges tels les jumelages inter-villes réalisés par leur commune. S’il est compréhensible que les parents souhaitent que leurs enfants apprennent l’anglais, il faut insister sur les avantages énumérés ci-dessus qu’offrent aussi l’apprentissage des autres langues. L’Italie montre l’exemple dans la partie jouxtant la frontière française. En effet, les enfants italiens des écoles situées entre Vintimille et San Remo apprennent tous le français à l’école primaire. Autre exemple, le directeur d’une grande école de commerce des Alpes-Maritimes dit aux chefs d’établissement des collèges et lycées réunis dans son établissement : « Insistez sur le travail d’équipe et l’apprentissage des langues, je dis bien des langues ! ». pas mal sa façon d’insister ! Il convient de citer ici l’exemple de ce jeune ingénieur français, employé en France par une entreprise mondiale, qui fait l’effort d’apprendre le portugais pour correspondre avec son partenaire professionnel du Brésil, qui lui ne sait pas l’anglais ! Insistons aussi sur la dynamique que peuvent induire les jumelages. Je me souviens d’avoir vu le lycée d’Idrija, ville de Slovénie jumelée avec Aumetz, commune de Lorraine, doubler le nombre de ses élèves choisissant le français en deuxième langue à l’entrée en seconde, il est passé de 15 à 30, dès que le jumelage s’est concrétisé par des rencontres entre jeunes sur des thèmes culturels, sportifs et ludiques.

Et enfin, pour prendre en compte le développement du tourisme, je propose d’établir  une charte commune des comportements du voyageur et des pays hôtes, fondée sur la politesse, la serviabilité, la sécurité, la clarté et la pertinence des informations et le respect des cultures nationales et régionales. On remarquera que tous les guides de voyage sérieux comportent des pages consacrées aux conseils de comportement (faut-il se serrer la main ? se courber ? embrasser ?) et aux paroles de base pour saluer, remercier et s’excuser.

En somme, je suis sûr qu’il se trouve, assez répandu parmi les sujets européens, un désir d’arriver à une Europe, dans laquelle chacun serait fier de son patrimoine national et régional, ouvert sur les autres patrimoines dans le respect et l’équité, refusant d’être subrepticement inféodé à une culture issue d’un autre continent, prêt à partager avec tous les autres Européens une fierté commune d’appartenir au même ensemble porteur des valeurs d’humanisme, que l’histoire lui a léguées. Et pour tendre vers cet objectif, il faut adapter notre attitude vis-à-vis des langues et commencer par dire, sans céder à la facilité, ni à la fatalité, « halte au tout-en-anglais ! ».

Nice, le 14 novembre 2016

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LA SUISSE ET LE PLURILINGUISME

Voici la position de François Grin, professeur de l’Université de Genève, président de la Délégation Française de la Suisse romande, c’est-à-dire la partie francophone du pays, environ le quart de la population de la Suisse.

M. Grin explique que la Suisse est un pays qui s’est construit à partir de son plurilinguisme depuis plusieurs siècles : les 4 langues nationales, l’allemand, le français, l’italien et le romanche constituent le ciment national de ce pays. Les Suisses sont amenés à se faire partager leurs langues. Dès l’école primaire les élèves commencent l’étude d’une autre langue nationale. Bel exemple de plurilinguisme qui fonctionne. Qui n’a pas constaté avec admiration l’expression du champion de tennis, Roger Federer, lorsqu’il s’entretient avec les journalistes en allemand, en français ou en anglais !

Toutefois, ce plurilinguisme risque d’être battu en brèche par un intrus de taille. Dans quelques cantons germanophones du nord du pays, des parents d’élèves et même des professeurs, tentent de supprimer l’enseignement du français à l’école primaire pour introduire à la place l’apprentissage de l’anglais, la « langue utile » !

M. Grin rappelle à l’envi que ce n’est pas parce que la langue anglaise est utile que c’est la seule qui soit utile…

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